Saint-Esprit

Dit aussi familièrement « Roquépine » ou, au XIXes, « temple de la rue d’Astorg Marquis de Roquépine », du nom de l’ancien propriétaire du terrain, lieutenant général en 1762.

Le temple du Saint Esprit fut inauguré très officiellement le 3 décembre 1865, par les pasteurs Athanase Coquerel père et Henri Grandpierre, désignés par le consistoire. Sa construction découle de la volonté conjointe de deux luthériens, amis d’enfance, qui métamorphosent et modernisent Paris sous le Second Empire. Le baron Georges-Eugène Haussmann (1809-1891) préfet de la Seine de 1853 à 1871 nomme en 1860 l’architecte Victor Baltard (1805-1874), déjà en charge du décor des églises de Paris depuis 1839, responsable du tout nouveau Service d’architecture de la ville de Paris fondé à la suite de l’annexion des communes avoisinantes.

La création des 20 arrondissements parisiens en 1860 entraîne un remodelage urbain allant de pair avec un redéploiement d’architecture religieuse. L’ouest bénéficie d’opérations de prestige avec la place de l’Etoile, point de convergence de 12 avenues et, pour la desserte du nouveau quartier d’affaires en plein développement, le percement des boulevards Haussmann et Malesherbes. A leur intersection, la construction de l’église Saint-Augustin (1859-1871) confiée à Baltard en personne, prend une dimension emblématique grâce à l’utilisation d’une charpente métallique. L’Impératrice Eugénie qui projetait de faire sa nécropole s’oppose à ce qu’un temple protestant soit visible du parvis, et impose une façade neutre, l’absence de clocher.

Sur ordre d’Haussmann, un terrain est acquis en 1862 par le Conseil municipal, dans une rue secondaire, en face d’une église méthodiste anglaise construite cette même année. Victor Baltard aurait fourni un premier projet, et les travaux sont confiés à Théodore Ballu (1817-1885), architecte en chef des travaux de la ville de Paris pour les édifices consacrés au culte, qui était en train de construire l’église de la Trinité. (1861-1867). L’architecte Paul-Louis Renaud, inspecteur en chef -nous dirions adjoint- surveille les travaux réalisés par les entreprises Dallemagne (entreprise de maçonnerie qui exécute l’aile Richelieu de la Bibliothèque impériale pour l’architecte Labrouste en 1861), Bourbon (charpente), Quesnel (couverture, plomberie), Brodu (menuiserie), Durand (serrurerie), Bornet (peinture, vitrerie, pavages), les sculpteurs Delafontaine, Barral, Decei et Barbet. En 1864 quelques travaux supplémentaires sont réalisés par la même équipe en vue de l’établissement de deux logements d’instituteurs, allant de pair avec l’adjonction de deux révolutions d’escalier et une augmentation des combles. La charpente des combles est en bois, les toits couverts de zinc, une structure en fer soutient la verrière.

Alors que les nombreuses églises catholiques construites à l’époque bénéficient d’emplacements les mettant en valeur, dans la perspective d’une avenue (La Trinité, Notre-Dame de Lorette, Saint-Pierre de Montrouge), le temple est relégué dans une rue relativement étroite par la volonté de l’impératrice Eugénie. La façade du temple traitée en style néo-classique ne dépasse pas du plan vertical de l’immeuble. Les trois portes d’entrée sont encadrées par des pilastres doriques et des colonnes ioniques, un fronton surmonte l’entablement qui fait le tour de tout l’immeuble élevé à l’angle des rues Roquépine et d’Astorg, incluant dans un même ensemble l’édifice cultuel, une école de garçon et une de filles, les logements de l’instituteur, de l’institutrice, du gardien, un grand presbytère, des salles de réunion pour le conseil presbytéral et le diaconat. Une Bible ouverte entourée de palmes et surmontée de douze étoiles disposées en cercle orne le fronton ; sur l’entablement est gravé en grosses lettres « EGLISE DU SAINT ESPRIT ». photo Vanina de Turckheim, tous droits réservésUn clocher ayant été refusé, un campanile fut édifié. Il a bien été construit en même temps que la partie supérieure de la façade en 1866 car, dès 1892, le Conseil presbytéral déplore une malfaçon touchant la corniche supérieure et le campanile : une mauvaise qualité de pierre a été utilisée en fin de chantier, des blocs s’effritent et tombent en poussière ! Le motif du X superposé à une croix à branches égales inscrit dans un carré qui garnit les ouvertures comme celui des impostes des portes d’entrée et des fenêtres hautes éclairant la nef, inspiré des moucharabiés du Moyen-Orient, transposé en treillis de bois, fonte ou pierre apparait chez Baltard pour éclairer les halles dès les croquis de 1848 et constituent presque une signature de Baltard qui avait donné les premiers croquis du chantier du temple confié à Ballu !

Avec ses 700 places, c’est le plus grand des temples protestants construit comme tel à Paris. Le plan d’ensemble est remarquable par sa modernité, sa fonctionnalité, l’ample entrée-narthex desservant tout l’immeuble, l’aménagement de larges espaces de circulation menant à trois cages d’escalier desservant les étages. Un plan octogonal allongé avait déjà adopté par Baltard à Nérac (1858), prenant pour modèle le temple de La Rochelle du XVIes. Ici, la grande salle de culte octogonale d’un seul tenant, éclairée par une grande verrière zénithale ovale est tout à fait innovante pour un édifice cultuel. En verre blanc dépoli à l’origine, endommagée par la chute de carreaux provenant du lanterneau qui l’abrite, la verrière a été protégée au dessus par un grillage et remplacée en 1905, à l’époque où l’architecte Charles Letrosne veillait aux travaux pour la paroisse, par un vitrail coloré à motif décoratif rayonnant de croix blanches inscrites dans des cercles rouges, et bordure de palmettes sur fond bleu. Le parti d’une verrière zénithale éclairant la nef d’un temple est repris rue Titon en 1896 par Rey et, en 1907 au Foyer de l’Ame par Chauquet et Naville.

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A l’origine, une imposante chaire à double escalier curviligne et abat voix surmonté d’une croix à hauteur de la corniche du premier étage, occupait l’exèdre axial. La chaire de lecteur-chantre et le baptistère provenant de la chapelle Saint-Lazare que l’on venait de démolir étaient placés de part et d’autre de la table de communion. Au XXes, le chœur a été complètement remanié, la chaire décentrée à droite, tronquée, desservie par quelques marches et dotée d’un abat voix plat. La barrière de chœur exceptionnelle dans l’architecture réformée a alors été aménagée avec les colonnettes de l’escalier de la haute chaire. Au dessus des couloirs de circulation latéraux du rez-de-chaussée, juste scandés par deux grandes colonnes soutenant l’entablement, les parois latérales ouvertes au premier étage font office de tribunes. Les fenêtres aménagées dans la partie supérieure des murs sont divisées par le fameux remplage Baltard, transposé en fer aux Halles, en bois dans les menuiseries et huisseries de la façade. Côté chœur, des versets bibliques sont inscrits sur de grands panneaux de marbre. L’ornementation de frises de palmettes et de vagues dénote la culture antiquisante de Théodore Ballu, prix de Rome en 1840.

L’orgue date de 1898, reconstruit par Charles Mutin, successeur d’Aristide Cavaillé-Coll (1811-1899), sur les plans donnés par ce dernier un an avant sa mort. Il est réputé pour son acoustique exceptionnelle. Il dispose de 14 jeux dont deux emprunts à la pédale (avec une étendue, à l’époque rarissime, de 32 notes – claviers manuels de 56 notes chacun). Il a remplacé l’orgue J. Merklin-Schütze, de 1865, contemporain de la construction, dont ont été conservés la soufflerie, le buffet et quelques tuyaux. Une horloge est intégrée à la corniche du buffet d’orgue, ce qui doit être fort utile au pasteur qui lui fait face, remplaçant le sablier des églises des débuts de la Réforme. La tribune a été élargie en 1909 et certains éléments de l’orgue placés en hauteur afin de dégager plus de place pour des choristes ou des instrumentistes.

photo Vanina de Turckheim, tous droits réservés

Une grande sacristie dans laquelle est toujours conservée la chaire de lecteur provenant de la chapelle Saint-Lazare, est utilisée pour des cultes en semaine. Les fenêtres en sont garnies de vitraux dépolis dont l’entourage peint représente symboliquement des grappes de raisin et des épis de blé évoquant la Cène.

En 1867, sous le ministère du pasteur Ernest Dhombres, la paroisse inaugure des écoles et un culte du soir dans un ancien petit théâtre, rue Bellefond (9e Arr), puis, grâce à la générosité de Cécile Marrachi-Moricand et son frère, la Chapelle Milton adossée à un complexe scolaire va servir d’annexe au Saint-Esprit, avant de prendre son indépendance.

Le 6 juin 1872, le premier synode national autorisé officiellement depuis 1659 (Loudun) se réunit dans le temple, convoqué sur décret du président de la République, L.-A. Thiers. Il est marqué par les dissensions entre les courants évangéliques orthodoxes et libéraux qui divisent alors le protestantisme.

En 1938, le synode consacrant la réunification de l’Eglise Réformée de France se tient également au Saint-Esprit.

Le 2 juin 1912, lors d’une visite officielle, Sa Majesté Wilhelmine Reine des Pays-Bas assiste au culte dans ce temple avant de porter une gerbe devant le monument de Coligny, à l’Oratoire.

Située dans un quartier de bureaux, la paroisse organise des activités en semaine, cultes, déjeuners suivis d’une conférence. Une communauté coréenne s’y réunit le dimanche après-midi.

Christiane Guttinger, « Temples réformés et églises luthériennes », Ed La voix protestante, 2013.

Temple du Saint-Esprit,
Propriété de la Ville de Paris,
Inscription MH par arrêté du 25 octobre 2011